Patrimoine maritime

Il existe en fait autant de définitions du patrimoine maritime qu'il y a d'interlocuteurs. Chacun y voit une définition qui se rapproche très souvent de ses propres préoccupations. Lorsqu'on tente de fondre ensemble tous les points de vue existants, on aboutit à quelque chose de très vaste et très complexe. Dans ce cas, il est donc important de proposer une définition qui tente de rassembler le plus de points de vue possible.
Le patrimoine maritime du Québec comprend l'héritage naturel et culturel de la collectivité, dans ses rapports avec l'eau. Pris globalement, le concept de patrimoine maritime s'étend en fait au paysage, à la faune et à la flore marines, aux infrastructures ou constructions de toutes sortes, en passant par les objets témoins provenant d'une collections ou de fouilles archéologiques aussi bien que des documents d'archives. C'est notre héritage du passé, concret ou abstrait, héritage lié aux étendues d'eau, qu'il soit lié aux éléments naturels eux-mêmes qu'aux créations humaines, issues de leur utilisation.
On retrouve donc deux volets (entités) distincts dans la définition du patrimoine maritime, soit : le milieu naturel, l'environnement en fait et les biens culturels maritimes. En d'autres mots, il y a le patrimoine maritime naturel et le patrimoine maritime culturel.
Le patrimoine maritime naturel englobe tout l'ensemble des étendues d'eau et leur environnement immédiat. Entrent sous ce thème, autant la faune et la flore aquatiques que le littoral ou les îles. Pour soutenir cette affirmation, on peut considérer que nos prédécesseurs nous ont légués ces étendues d'eau dans un certain état et que nous avons le devoir de les préserver et de les mettre en valeur.
L'archipel de l'Isle-aux-Grues est un très bon exemple de ce qu'on entend par patrimoine maritime naturel.
Le patrimoine maritime culturel ou
les biens culturels maritimes font partie, pour leur part, de ce qu'on pourrait appeler le patrimoine maritime historique puisqu'ils sont des vestiges concrets d'activités passées et présentes. L'exploitation et l'utilisation du milieu maritime n'ont pu se faire qu'à l'aide d'objets que sont les constructions de tout genre, aussi bien que les outils façonnés à cette fin. Les biens culturels maritimes se subdivisent à leur tour en deux catégories : les biens immobiliers et les biens mobiliers.
Les biens immobiliers sont toutes les infrastructures ou constructions érigées par l'homme et associées à l'exploitation du milieu. Ces infrastructures sont en relation avec le transport maritime et fluvial et les activités halieutiques (la pêche). On compte des ports, des quais, des canaux, des écluses, des bâtiments ou habitations (phares), des havres et leurs installations, des usines de transformation du poisson et des vigneaux. Il ne faut pas oublier non plus les chantiers maritimes et leurs installations, dont plusieurs ne sont plus que des vestiges.
Les biens mobiliers sont non seulement tous les types de bateaux, mais aussi tous les instruments ou objets reliés plus ou moins directement aux activités maritimes ou aquatiques ainsi que les archives et les traditions.
Le patrimoine maritime est donc un type de patrimoine varié et complexe et il est aisé de comprendre qu'il est géographiquement très localisé. Puisque la région de Chaudière-Appalaches est en partie délimitée par le fleuve Saint-Laurent, le patrimoine maritime y est donc très présent.
Le patrimoine maritime en Chaudière-Appalaches

Au Québec, on ne peut parler de patrimoine maritime sans parler du fleuve Saint-Laurent car la personnalité propre de ce grand cours d'eau a façonné toute l'histoire du Québec. Dans la région Chaudière-Appalaches, le contact avec le fleuve est particulier puisqu'il s'étend sur plusieurs réalités : la portion fluviale dans
Lotbinière, le port de Québec à
Lévis, et le début de l'estuaire dans
Bellechasse et la
Côte-du-Sud.
Depuis trois siècles, le Saint-Laurent sert de couloir de circulation de premier ordre. Il est un chemin de découverte, une voie de transport et de peuplement, une route de commerce et de développement. La vie tout entière de nos ancêtres est tributaire des facilités que leur offre le fleuve. Par conséquent, notre région a hérité de nombreux éléments qui témoignent des activités maritimes d'antan.
De l'arrivée des premiers colons sous le Régime français jusqu'au début du 20e siècle, la pêche à l'anguille représentait une grande source de subsistance en bordure du fleuve. Ainsi, cette activité devint très importante car elle constituait une source de revenu en complément de l'agriculture. Aujourd'hui, seules quelques pêches sont tendues annuellement, comme c'est le cas des installations de la famille Gingras à Saint-Nicolas, dans la
Ville de Lévis, qui poursuivent une activité vieille de près de quatre siècles.
Au début du 19e siècle, le portrait de la région change rapidement. Les pêches à l'anguille disparaissent et font place principalement aux activités liées au commerce du bois. Québec devient donc le grand port du Saint-Laurent et ce climat économique favorise l'augmentation subite et massive du trafic maritime et transforme complètement le profil des rives. Les anses et les plages sont occupées par des chantiers d'entreposage et de transformation de bois. En parallèle, de nombreux chantiers maritimes s'installent sur les rives. Ces industries vont attirer un grand nombre de travailleurs dans la région et plusieurs villages apparaissent, comme c'est le cas dans les régions de
Lévis et de
Lotbinière. D'ailleurs, c'est à cette époque que le capitaine Allison Davie établit un chantier de réparation de navires à Lévis. Ce chantier donnera naissance au plus important chantier maritime au Canada, soit le
chantier Davie de Lauzon, qui poursuit toujours ses activités après plus de 180 années d'existence.
La présence des chantiers Davie représente beaucoup pour le patrimoine maritime, non seulement pour la région mais également à l'échelle nationale. En 1832, Allison Davie fit installer à son chantier de Lévis un plan de halage, le premier au pays et le troisième en Amérique du Nord. Ce système ingénieux permettait de tirer des navires hors de l'eau pour la réparation. Bien qu'il ait subi les assauts du temps, le plan de halage est toujours présent, au coeur du
Lieu historique du Canada du Chantier A.C. Davie, un centre d'interprétation sur la construction et la réparation de navires. À Lauzon, la construction de plus de 2000 navires et bien d'autres équipements au gros chantier Davie, mieux connu à une certaine époque sous le nom de la Davieship, a eu des impacts dans l'ensemble de la région.
Vivre près du fleuve signifie pour plusieurs de l'utiliser comme voie de circulation. Toutefois, les caprices et les conditions météorologiques ne permettent pas l'utilisation de n'importe quelle embarcation, surtout pour les insulaires. C'est ainsi qu'est apparu le canot à glace, qui permettait de voyager sur le fleuve durant l'hiver. Utilisé principalement dans l'archipel de l'
Isle-aux-Grues, à la
Côte du Sud et à
Lévis, ce moyen de transport figure parmi les plus brillantes adaptations des besoins de transport aux réalités climatiques de notre région. La célèbre course en canot du carnaval de Québec permet de rappeler ce métier pratiqué durant plus de deux siècles.
Les nombreux caprices et sauts d'humeur du fleuve ont rendu la navigation bien périlleuse par endroits. Par conséquents, des villages tels que
Lotbinière et de l'
Islet-sur-Mer, patrie des marins, ont été des milieux qui ont fourni un grand nombre de marins et de pilotes sur le Saint-Laurent en raison de la difficulté de la navigation dans ces secteurs. Parmi ces hommes, on retrouve le capitaine Joseph-Elzéar Bernier, considéré comme étant le plus grand navigateur canadien.
Au cours des années, les navires en bois sont disparus, les quais ont été abandonnés aux effets destructeurs du temps et la population s'est tournée vers d'autres voies de transports. Toutefois, la mémoire des gens du fleuve, des gardiens de phares, des charpentiers de marine, des marins et des navigateurs sont aujourd'hui mis en valeur au
Musée maritime du Québec, le plus important du genre au Québec et au Canada. Situé à l'
Islet-sur-Mer, ce musée, fondé en 1968, vous permet de découvrir la richesse de l'histoire maritime du Québec.
Source :
Alain Franck
Ethnologue spécialisé en histoire maritime